Le 5 juin dernier, la Chaire Philanthropie de l’ESSEC organisait une conférence sur le rôle de la philanthropie dans les politiques publiques liées à l’éducation. Megan Tompkins-Stange, Professeure de politiques publiques à l’université du Michigan, et Delphine Lalu, Secrétaire générale de la Fondation AG2R La Mondiale et Présidente de la section des affaires économiques du CESE, ont offert une comparaison entre les Etats-Unis et la France.

Des différences historiques et structurelles

Les fondations aux Etats-Unis sont plus nombreuses, plus riches et interviennent depuis plus longtemps dans la vie démocratique que les fondations françaises. Cela tient à des raisons structurelles et historiques. En France, un État-Providence actif et centralisateur a maintenu les acteurs privés éloignés du domaine de l’intérêt général. Aux Etats-Unis, l’acquisition de l’indépendance en réaction à la domination impériale et le modèle fédéral ont donné plus de liberté à la société civile. Tocqueville avait déjà noté lors de son voyage d’études aux Etats-Unis que les citoyens américains s’organisaient en association politique contrairement aux sociétés européennes figées et stratifiées (De la démocratie en Amérique, 1835).

Aux Etats-Unis, deux types distincts de fondations interviennent dans l’éducation

Le livre de Megan Tompkins-Stange, Policy Patrons. Philanthropy, Education Reform, and the Politics of Influence (2016) est le fruit de travaux de recherche sur les quatre plus grandes fondations américaines agissant dans le champ de l’éducation : The Ford Foundation, W. K. Kellogg Foundation, Bill & Melinda Gates Foundation et Eli and Edythe Broad Foundation. Elle s’intéresse à l’engagement et l’implication de ces acteurs dans les réformes éducatives et en dégage deux modèles types. Les fondations portées sur les résultats (result-oriented) et les fondations portées sur la réalité du terrain (field-oriented). Les fondations “récentes” – Broad Foundation et Bill & Melinda Gates Foundation – s’inscrivent dans le premier modèle et se font l’écho des valeurs de la Silicon Valley, adoptant une approche technocratique des politiques publiques. Les fondations “traditionnelles”, plus anciennes, comme la Kellogg Foundation et la Ford Foundation, s’inscrivent dans le second modèle.

Orientation terrain vs. orientation résultats : deux approches pour l’innovation sociale

Les fondations orientées terrain se positionnent en soutien aux initiatives des communautés locales. Elles s’adaptent aux différents contextes, et acceptent de travailler avec les bénéficiaires – ou leurs représentants – pour trouver la solution la plus équitable à un problème complexe. A l’inverse, les fondations orientées résultats préfèrent se positionner en décideurs stratégiques, fixer des objectifs et demander aux associations de rendre des comptes sur la base de ces objectifs. Leur approche est plus technocratique et peut être résumée par “si A entraîne B, alors avec suffisamment de ressources le problème sera résolu”. L’évaluation de projet par les fondations orientées terrain se focalisent sur un mélange d’indicateurs qualitatifs et quantitatifs, tandis que les fondations orientées résultat s’appuient exclusivement sur des données quantifiables. Enfin, les fondations orientées terrain sont favorables au temps long pour mesurer l’impact d’un projet alors que les fondations orientées résultat ont une vision de court-terme.

De la légitimité de l’influence des fondations sur les politiques publiques

En 2016, les réformes éducatives, poussées notamment par la Fondation Bill & Mélinda Gates, ont essuyé un revers faute d’adhésion de la part des communautés. Ce phénomène a conduit la fondation à revoir ses méthodes et à atténuer son approche technocratique au profit d’une approche terrain. La chercheuse américaine questionne le rôle non négligeable des acteurs philanthropiques dans la démocratie américaine. Les fondations manquent de transparence et ont le pouvoir d’influencer des décisions politiques sans débat public. A titre d’exemple, l’organe décisionnaire de la fondation Bill & Melinda Gates est composé de trois personnes uniquement.

En France, un cadre législatif garant de l’intérêt général

La question de la légitimité démocratique des fondations est moins prégnante en France. Les lois sur la gouvernance des fondations imposent qu’un tiers des membres du Conseil d’Administration soient extérieurs à l’entreprise ou à la famille fondatrice. Cette obligation garantit l’indépendance de la fondation par rapport au fondateur et le respect de l’intérêt général. Dans le cas de la fondations AG2R La Mondiale agissant dans le domaine de l’éducation, la présence de hauts fonctionnaires de l’éducation est un gage d’efficacité dans l’allocation des fonds.

Collaborer avec les différents niveaux de gouvernance

Pour Delphine Lalu l’intervention philanthropique en matière d’éducation est utile dès lors que la fondation cherche à collaborer avec les différents niveaux de gouvernance. Si une fondation française peut aisément parler au Ministre de l’Education nationale, il est plus complexe d’entrer en contact avec les acteurs de terrain. Or, le principe de liberté pédagogique donne aux professeurs une grand marge d’innovation dans l’enseignement. Ce sont donc ces acteurs que les fondations doivent privilégier ainsi que l’écosystème d’acteurs qui gravitent autour d’eux (inspecteurs, syndicats de parents d’élèves, etc) pour co-construire des solutions.

La double responsabilité des fondations

Aux Etats-Unis, comme en France, les fondations distributives ont alors un double rôle. D’une part, celui de mettre sur l’agenda des pouvoirs publics des problématiques sur lesquelles elles ont acquis une expertise. D’autre part, de financer, au bon échelon de gouvernance, des innovations sociales qui permettront un changement tangible sur le terrain. Acteur privé indépendant, les fondations ont ainsi acquis une responsabilité non négligeable dans la vie publique.