Dans le monde de l’Économie Sociale et Solidaire, la géographie traduit la dimension territoriale recherchée par les acteurs du secteur. Cette approche privilégie les petites échelles, en opposition à l’économie mondialisée qui s’est développée ces dernières décennies.

Dans cette optique de territorialisation, et donc dans le besoin de pouvoir se représenter l’espace, la cartographie est un outil utile. Pour répondre aux besoins de l’ESS, la cartographie permet de représenter géographiquement les différents acteurs d’un même secteur pour promouvoir la coopération, ou de secteurs variés permettant une meilleure connaissance de son territoire d’action. L’objectif final est de simplifier la mise en place de projets et les rendre plus pertinents en prenant en compte la multitude de facteurs sociaux, économiques, politiques ou encore environnementaux. De plus, on observe une démocratisation de la cartographie. De plus en plus de gens s’en empare puisqu’elle est beaucoup plus accessible. Pour autant, tous n’ont pas les compétences pour la maîtriser [1].

Applications de la cartographie dans différents domaines

La cartographie a déjà trouvé sa place dans le secteur humanitaire. A titre d’exemple, CartONG a pour objectif de promouvoir l’utilisation de la cartographie, de gestion de l’information géographique ou encore des images satellitaires pour aider les ONG humanitaires dans leurs gestions de crises et de projets. En représentant graphiquement les populations, les ressources, les acteurs et les données géographiques, la mise en place d’action peut être plus simple et pertinente, tout en prenant en compte les différents enjeux et contraintes présents sur le terrain.

Dans un autre contexte, la cartographie et la géographie prennent une place importante dans la transition agricole et alimentaire. Les acteurs de la transition prônent un retour vers une production et consommation locale, prenant en compte les sols d’un territoire, ainsi que les acteurs. Outre la mise en relation des acteurs, la cartographie est utilisée en agroécologie car elle permet de cartographier les sols. Cela permet aux agriculteurs de “traiter le champs au mètre carré et non à l’hectare” comme le préconise le conférencier et consultant Bruno Parmentier, et de maximiser les rendements tout en respectant les sols.

Logique des communs de la cartographie

Outre ces cas pratiques dans différents secteurs, la cartographie s’invite dans la philosophie de l’ESS. En effet, elle prône le partage et la mise en commun des savoirs. La logique des communs permet le travail en coopération et la constante innovation. Les communs sont des ressources laissées au partage, sans que quelqu’un puisse se les approprier exclusivement. Avec le développement technologique de la cartographie, notamment avec l’apparition des systèmes d’information géographique (SIG), l’Open Data s’inscrit dans cet objectif de partage. Les données libres sont collectées par des acteurs publics et privés, mises à disposition du public légalement et doivent ensuite être traitées pour être exploitées. Ces dernières peuvent être retranscriptibles en carte lorsque des coordonnées géographiques sont précisées.

L’association OpenStreetMap s’inscrit dans cette logique puisqu’elle propose à tous de contribuer au développement des cartes et de pouvoir les utiliser librement. L’avantage est que les contributeurs d’OpenStreetMap sont généralement des locaux, présents sur le territoire et donc plus susceptibles de rendre compte de la réalité [2]. Ce mode de fonctionnement assure une transparence et une traçabilité des données et de ses auteurs.

Une prise en main de la cartographie dans l’ESS ?

Nous observons donc que la cartographie peut être appliquée dans différents contextes, est accessible et est compatible avec les valeurs de l’ESS. Alors, pourquoi le secteur de l’ESS ne pourrait-il pas s’en emparer ? Nous savons qu’aujourd’hui, les acteurs de ce secteur peuvent faire appel à des cartes mais elles ont surtout une fonction représentative et descriptive d’un territoire. Or il s’avère que la cartographie est un outil qui aide à la prise de décision, la planification, la coopération ou encore la communication. Par exemple, une étude cartographique sur un territoire peut efficacement mettre en exergue les potentiels freins techniques, économiques ou encore sociaux. En ayant une vision de tous ces éléments, il est plus aisé de définir un champs d’action prenant en compte ces freins.

Malgré ces points positifs, il faut tout de même prendre en compte une certaine limite de la cartographie. Elle ne correspond pas à une science exacte, c’est à dire qu’il s’agit d’un outil représentant une réalité et non pas la réalité. Nous n’appréhendons pas un territoire avec une vision commune, chacun ayant des intérêts différents. C’est pourquoi il s’agit d’un outil à utiliser avec soin, pour ne pas diffuser de fausses informations.

Mais quels sont les freins à sa démocratisation ?

Malgré son intérêt et sa philosophie, la cartographie rencontre quelques freins pour se démocratiser dans le secteur de l’ESS. Pour Martin Noblecourt, responsable de projets et administratif à CartONG, le principal problème observé est le manque de coopération entre les acteurs concernant la mutualisation des données [3]. En effet, les acteurs de l’ESS font surtout appel aux collectivités pour accéder à des données, et développent ensuite les leurs. Mais globalement, les nouvelles données produites sont réservées à la structure et n’ont pas vocation à être diffusées. Par exemple, CartONG a dû arrêter une étude sur l’accès à l’information (espaces de soins, administratifs, etc) pour les migrants en France car l’association rencontrait des difficultés pour recueillir les données nécessaires. Pour autant, les associations oeuvrant pour les réfugiés ne manquent pas. C’est pourquoi CartONG s’appuient principalement sur les collectivités et sur les bénévoles sur place pour réaliser ses cartes.

Cet exemple montre les limites de l’ESS, où certains acteurs, sans doute parce qu’il est difficile pour eux de maintenir financièrement leur structure, évitent de partager leurs données et ainsi s’associer avec d’autres pour préserver leur aspect innovant. La logique des communs n’apparaît, de ce fait, pas prioritaire.

Conclusions

Nous avons vu que la cartographie a un réel intérêt à travers différents exemples. En ayant une bonne visualisation de son territoire, des ressources et des acteurs qui composent le territoire, il est envisageable d’être plus ambitieux dans ses projets, de ne pas se cantonner à une échelle restreinte répondant aux moyens disponibles d’une structure mais de s’orienter vers une logique de coopération pour faire émerger des projets intégrants une communauté d’acteurs et une variété de ressources. L’intérêt final de la cartographie est de rentabiliser les actions des acteurs. L’ESS ne regroupant pas des acteurs ayant beaucoup de moyens financiers, et donc de marge de manoeuvre, il est essentiel de comprendre son territoire pour gagner en efficacité.

[1] Entretien avec Vincent de Château Thierry réalisé le 9 avril 2019

[2] « Dossier Cartographie humanitaire : nos représentations en question», Revue humanitaire, n°32, juillet 2012

[3] Entretien avec Martin Noblecourt réalisé le 19 avril 2019